_ Eina !
Des hurlements hystériques criant mon prénom me réveillent. Un mal étrange parcoure toute la courbe de mon dos. Mes paupières s'entre-ouvrent petit à petit, me laissant découvrir la lumière du jour ayant remplacé les éclairs lointains de la veille. Je me relève du sol et laisse échapper un léger gémissement de douleur. Mes yeux sont rougis, mes cheveux ébouriffés dans tous le sens. Je remarque la photo d'hier soir, tombée par terre. Je m'accroupis et la ramasse. Je l'observe sans prononcer un seul mot. Ma mémoire a réintégré mon corps dans la nuit, toute ou presque. Je me souviens d'un logis délabré, construit de pierres. De vieilles marches à peine construites. Je me rappelle d'une famille joyeuse bien que pauvre. Je me rappelle qu'un homme m'avait prise sur ses genoux pour m'apprendre à dessiner des étoiles. Je me rappelle d'avoir joué avec un enfant avec des billes. Deux pauvres gamins assis sur de la terre battue, cherchant à s'amuser avec ce qui les entourait...
_ Nanounette, chantonne-t-on dans le couloir, tu m'ouvres grosse feignasse !
Je reconnais la voix d'Alex et esquisse un vague sourire. Je fourre la photo dans une de mes poches et me relève pour aller lui ouvrir. J'ai l'impression de tituber, comme si j'avais perdu l'habitude de marcher. Posant ma main sur la poignée, je l'abaisse dans un mouvement pour permettre à mon amie de se faufiler à l'intérieur.
_ T'en a mis du temps ! s'exclame-t-elle, ça te réussis pas les vacances.
J'acquiesce d'un signe de tête et pars m'asseoir sur le lit. Alexane fronce les sourcils et ferme la porte derrière elle avant de s'approcher de moi et m'interroger du regard. Mais c'est à peine si je m'en rends compte. Une impression désagréable s'installe en moi, celle que tout m'échappe, que ma vie s'enfuit de mon être à toute vitesse, si vite qu'il m'est impossible de la rattraper pour l'empêcher de me laisser seule avec mon passé, seule avec quelque chose que je ne connais pas. C'est comme si tout ce que j'ai vécu n'avait été que mensonge, que tout n'avait été que futilité et que l'on m'avait envoyé dans un monde inconnu sans mon accord.
_ Eina, ça ne va pas ? s'inquiète Alexane
Monde dans lequel je n'ai plus l'impression d'avoir ma place. Place que finalement je n'ai jamais eu puisqu'elle ne m'était pas destinée. Place offerte, place volée. Tout ce que je croyais connaitre s'écroule, comme un bloc de sable dur sur lequel on refermerait le point afin qu'il ne devienne plus que poussière. Milliers de grains dissipés dans l'atmosphère, distribué par un je ne sais quoi qui eut décidé un beau jour qu'il devait les séparer.
_ Oh ! Eina, tu m'écoutes ! insiste Alex.
Je relève enfin la tête vers elle. Mes yeux brillants sous la quantité d'eau qui les remplit petit à petit croisent les siens. J'y retrouve de l'incompréhension, et je sais que dans mon regard, elle peut lire ce message angoissant. Je ne me retrouve plus dans son univers, je ne me retrouve plus dans sa vie, je ne me retrouve plus dans le luxe, je ne me retrouve plus dans mes souvenirs d'enfants. Tout ce que j'étais s'évade de mon âme, crisse sous le poids de la rage, hurle sous l'arme du désespoir, s'efface devant une culpabilité si soudaine.
_ Eina, tu me fais peur, dit-elle dans un sanglot, dis-moi ce qui se passe.
C'est comme si un beau jour ma vie m'avait été retirée Alex... c'est comme si j'avais encore cinq ans et que je ne comprenais pas pourquoi ma mère décidait de m'abandonner. C'est comme si je me réveillais après treize années de sommeil alourdissant. Comme si tout était à refaire.
_ Eina ! hurle Alex.
Je sanglote, laisse mes pleurs s'enfuir, ma vie se reconstruire. Alexane me supplie de ses yeux verts émeraudes, elle me secoue légèrement en espérant me faire réagir. J'ai tout perdu.
_ Il avait de l'orage... que j'arrive à souffler.
_ Quoi ?
_ De l'orage, je répète, il y avait de l'orage hier.
Elle fronce les sourcils, se demandant peut-être si je ne deviens pas folle. Elle pose sa main sur mon front, vérifiant ma température. Je lui souris avec innocence, essayant de rester ici alors que mon c½ur s'envole au-delà des montagnes, au-delà du temps, au-delà d'Eina Kander.
_ L'orage t'a fait peur ? demande Alex.
Je fais signe que non. Un sourire triste s'est emparé de mes lèvres et ne veut pas me laisser l'effacer. Je sens mon c½ur taper contre ma poitrine. Je me bats pour garder l'esprit ici et non pas ailleurs. Je lutte contre mon âme qui veut courir sur les lignes de mon existence, je tente par tous les moyens de ne pas m'évader à mon tour mais jamais encore le combat n'avait été aussi difficile.
_ Il t'est arrivé quoi Eina ? Parle-moi...
_ Je ne sais pas qui je suis Alex. Regarde...
_ Regarder quoi ?
_ Ma vie n'était qu'un mensonge.
Ce n'était qu'un rêve, ce démon qu'est le monde des rêves. Je secoue la tête, essayant de me ramener sur le chemin qu'hier encore j'empruntais. Pourquoi a-t-il donc fallu que cette photo soit dans ma chambre, pourquoi a-t-il fallu que je n'ai non pas une vie mais deux. Pourquoi a-t-il fallu que l'on m'empêche d'en connaitre une pour mieux me placer dans l'illusion de l'autre.
Je remarque avec un grand retard qu'Alexane s'est en allée. Pourquoi, où ça ? Peu importe. Je me relève et tire les rideaux pour observer à travers la fenêtre. Le soleil est éblouissant aujourd'hui. Des enfants courent sur la plage, d'autres expérimentes les divers toboggans des piscines à nos dispositions. La mer est houleuse, ses vagues dangereuses. Un drapeau rouge est hissé pour nous en donner l'information. Je pose ma main sur la vitre et plonge mes yeux dans le ciel bleu clair. Je me sens à l'étroit, comme dans ces cases d'ascenseur. Je me demande même quand est-ce que je vais suffoquer, quand est-ce que je vais étouffer.
Une main se pose brusquement sur mon épaule, je sursaute de très peu et tourne légèrement la tête, Bill me donne un regard mystérieux et pleins de questions. Alex est derrière lui, je comprends qu'elle était partie le chercher.
_ Ça ne va pas Eina ? interroge-t-il.
Je cligne des yeux et secoue la tête de haut en bas. Il pose son regard sur ma main qui glisse sur la vitre de la fenêtre, posant la sienne dessus avant de lier nos doigts les uns dans les autres. Je pleure sans même m'en rendre compte, des larmes défilent devant mes yeux, elles trempent mon tee-shirt et me trahissent. Elles montrent ma faiblesse, elles clarifient le vide qui s'installe dans mon être, elles jugent nécessaire de le leur montrer, leur montrer que je ne suis plus, leur montrer que c'est fini.
_ Qu'est-ce qui se passe, chuchotte-t-il.
_ Je me suis perdue...
Il fronce les sourcils et remarque que quelque chose sort de ma poche. Il le retire avec souplesse et découvre la photo. Son regard semble égaré et irrité. Je pose ma main sur sa joue, la lui caressant gentiment de mon pouce pour lui faire comprendre que je suis désorientée. Il plante ses yeux dans les miens et m'embrasse le front.
_ Je peux te prendre cette photo ? Je te la rends rapidement, dit-il.
J'accepte sans y réfléchir. La photo trouve sa nouvelle destination dans la poche du chanteur qui m'enlace ensuite tendrement. Je sens ses doigts longer ma colonne vertébrale. Il me vole un baiser et s'échappe de la chambre, suivi de près par Alexane qui me lance un dernier regard triste. Elle baisse la tête et ferme la porte derrière elle, me laissant un silence sinistre pour seul compagnie.
Les battements de mon c½ur reprenne leur allure démesurée, mon regard se fortifie, en devient même menaçant. J'ai enfin trouvé mon but, je dois retrouver ma mère biologique, comprendre pourquoi elle m'a laissée, savoir qui je suis et connaitre l'identité de ce garçon, près de moi sur cette photo. Savoir qui il est et ce qu'il est devenu. Oui c'est fini, pour mieux recommencer.
_ C'est quoi cette photo ? interrogea Alexane, les yeux inondés de larmes.
_ C'est Eina, la petite bouclée, c'est elle.
Alexane posa une main sur sont front et secoua la tête, comme si elle ne voulait pas croire ce qu'elle venait de voir. Elle aussi, les battements de son c½ur avaient redoublé d'allure en voyant un tel néant dans les yeux de son amie. Ce qui lui déchira le plus le c½ur avait été de voir tant d'indifférence dans les yeux d'Eina, si peu de vie.
_ Est-ce que ça a un rapport avec l'un de vous ?
Bill hocha la tête pour seule réponse. Lui, il savait tout depuis le début. Cela le mettait mal à l'aise d'avoir à cacher tant de chose à sa petite blonde alors qu'il aurait été tellement important pour elle de connaitre la vérité. Il savait bien ce qu'elle devait ressentir à ce moment là et ça le rendait nerveux, agacé, crispé. Méchamment, doucement, il avait l'impression de mourir à l'intérieur de cet univers en même temps qu'elle.
_ Retrouve ta s½ur Alex, réconcilie-toi avec elle. C'est ce que te demanderais Eina en ce moment même si elle le pouvait.
La brunette releva la tête et chercha à comprendre ce qu'il insinuait. Cependant elle ne vit rien. A part le même néant qu'elle avait trouvé dans les yeux d'Eina. L'aimait-il à tel point qu'il avait ressenti sa douleur ? Ou n'était-ce que de la compassion, de la pitié, de l'altruisme...
Bill ne lui adressa plus aucun mot avant de s'échapper, traversant les nombreux couloirs de l'hôtel. Il avait la photo dans ses mains, la serrait de toutes ses forces, résistant à l'envie de la déchirer en milliers de morceaux avant de les jeter à la mer. Parce que ça lui avait fait mal à elle, et il était prêt à tout pour lui redonner le sourire. Prêt à tout pour revoir des étoiles briller à l'intérieur même de ses pupilles. Prêt à tuer, s'il le fallait.
Il entra nonchalamment dans la chambre de Georg, faisant claquer la porte au passage. Le bassiste sorti de la salle de bain, l'air interrogateur. Bill avait les poings serrés et il leva son bras droit, montrant clairement à Georg ce que contenait sa main.
_ C'est toi qui a été mettre ça dans la chambre d'Eina ?
Le bassiste fit signe que non et s'approcha du grand brun. Il lui arracha la photo des mains et la regarda avec tendresse, avec nostalgie.
_ Je suis sérieux Georg, insista Bill, si c'est toi t'es vraiment nul !
_ Je t'ai dis non, ce n'est pas moi.
_ Je ne rigole pas, s'énerva le chanteur, Eina est bouleversée ! Elle donne l'impression d'être sur un bûcher !
_ Arrête de me hurler dessus ! Autant que toi je veux son bien, sinon plus !
_ En attendant, tu rêves qu'elle se souvienne de toi.
_ Tu commences sérieusement à m'agacer Bill. Si je ne lui ai toujours pas dis c'est pour ne pas la brusquer. Jamais je ne pourrais lui vouloir du mal, même si c'était pour me libérer d'un poids à moi ! Compris ?!
Bill se tut et respira bruyamment. Il se massa les tempes pendant que Georg observait toujours la photo. Il ouvrit un album qui était posé sur le bureau et feuilleta les pages. En effet, une photo manquait.
_ Elle se souvient ? s'inquiéta-t-il.
_ Je ne crois pas. Pas entièrement en tout cas. Elle est juste très choquée. Je ne sais pas ce qui s'est passé hier soir.
Georg paru réfléchir quelques instants tandis que Bill s'était assis sur le canapé, la tête posée sur les genoux. Le bassiste se demandait qui pouvait bien avoir prit cette photo. Qui pouvait avoir accès à sa chambre et pouvait vouloir du mal à Eina. Qui d'autre pouvait être au courant pour avoir l'idée de mettre cette photo dans la chambre. Une seule personne lui vint à l'esprit...
_ Shanzey.
J'attends vos avis sur ce chapitre avec impatience.
Bien, pas bien, médiocre ? Dîtes-moi tout.
Sinon, je ne me souviens plus si je vous l'ai déjà dis ou non mais deux fois valent mieux qu'une : bonnes vacances. ;)

